DOMAINE DE RAVOIRE – UN INVESTISSEMENT RENTABLE

Peter Keller, le rédacteur vins de la «NZZ am Sonntag», organise régulièrement des séminaires sur le vin pour les lecteurs. L’expert travaille en outre pour le club Mondovino de Coop, où il sélectionne des trouvailles exceptionnelles pour l’assortiment de vins rares.

De nos jours, il est courant de collecter des fonds pour un projet par financement participatif. Si l’idée séduit suffisamment de donateurs, l’argent nécessaire rentre dans les caisses des auteurs du projet. Certains projets sont également financés par ce moyen dans le monde du vin. Le Domaine de Ravoire a adopté une autre approche: pour sauver l’un des plus anciens vignobles du Valais, la société Albert Mathier & Fils SA a cherché des actionnaires – et les a trouvés.

J’ai été l’un des investisseurs de la première heure (ou presque) et, par conviction, j’ai placé la somme (modeste) de 500 francs. Je n’étais pas motivé par la perspective de possibles dividendes, sauf en «liquide», c’est à dire sous la forme d’une bouteille de vin. Je suivais alors des considérations éthiques. En effet, cela vaut la peine de sauver de la dégradation d’anciens vignobles implantés sur des terrains en forte pente, avec leurs murs en pierres sèches. C’est un précieux patrimoine culturel, qui offre des paysages spectaculaires. Le Do­maine de Ravoire est un vignoble en terrasses situé dans le Bas-Valais, entre Leytron et Ovronnaz.

Préserver un tel vignoble est très coûteux. Les travaux manuels sont pénibles et il est impossible d’avoir recours à des machines. En raison des coûts engendrés, la production de vin n’est guère rentable économiquement. Beaucoup de viticulteurs reculent donc devant la dépense et laissent les vignes à l’abandon. La mobilisation des sauveteurs du Domaine de Ravoire est d’autant plus précieuse. Jusqu’ici, plus de 180 actionnaires ont été convaincus par l’idée. La majorité du capital est détenue par Albert Mathier & Fils SA.

Sans vouloir bomber le torse, je ne connais aucun autre projet comparable financé de la sorte en Suisse. Je suis persuadé que certains amateurs de vin sont prêts à emprunter des voies innovantes et peu conventionnelles. Le Domaine de Ravoire mériterait qu’on l’imite.

Ce vin du Valais, disponible en rouge et en blanc, ne peut être comparé à aucun autre cru. En effet, c’est à la majorité que les actionnaires du domaine déterminent la composition des deux assemblages. Aucun autre vin ne peut se prévaloir d’autant de démocratie. Dans ce vignoble planté pour la première fois en 1876, on trouve aujourd’hui de nombreux cépages, p. ex. le heida, le pinot blanc et le viognier pour les blancs, et le pinot noir, la syrah, le Saint­Laurent et le merlot pour les rouges. Grâce à cette diversité, la composition des vins change chaque année. Cela les rend certes uniques, mais pas toujours aisés à reconnaître en raison des variations des proportions des cépages dans l’assemblage. Mais c’est bien le seul reproche que l’on puisse faire au Domaine de Ravoire®.

En effet, il n’y a rien à redire à la qualité de ces nobles breuvages – ce qui vaut pour presque tous les millésimes depuis les débuts, il y a 13 ans. Je ne les ai pas tous goûtés, mais j’ai dégusté un grand nombre d’entre eux. Ils sont délibérément élevés dans des petits fûts en bois. Les rouges comme les blancs ont un potentiel de garde d’au moins dix ans, comme le prouve par exemple le Domaine de Ravoire® rouge 2007.

Ce millésime fait partie des meilleurs crus à ce jour, avec le 2015, le 2012, le 2011 et le 2009. Les Domaine de Ravoire® rouges 2014 et 2013 sont plus difficiles à apprécier, probablement en raison de leur forte proportion de gamaret (env. 40%). Peu fruités, ils présentent une certaine amertume. En tout cas, le Domaine de Ravoire a atteint des sommets l’été dernier, lorsque la compagnie aérienne Swiss a servi son vin aux passagers de première classe.

Ces grands vins du Valais se distinguent par leur puis­sance, leur richesse, leur complexité, leur profondeur et leur longueur en bouche. Les tannins sont mûrs, les notes boisées bien intégrées. Les crus ne sont ni opulents, ni gras. Selon le millésime, un soupçon d’acidité ferait du bien au blanc. Les deux vins s’accordent merveilleusement bien à la gastronomie. Les investisseurs du Domaine de Ravoire ne soutiennent pas seulement un projet innovant qui a du sens. Ils font aussi un investissement plaisir. On savoure le vin autrement, de façon plus consciente, quand on connaît le vignoble et le vigneron. Et cela même quand on est un modeste copropriétaire – avec 700 francs pour une bonne cause.